Le Président de l'Association POLYPHONIX
Jean-Jacques Lebel et le comité éxecutif composé de
Bernard Heidsieck, Julien Blaine, Arnaud Labelle-Rojoux et Tibor Papp
ont la douleur d'annoncer le décès de la Vice-Présidente de l'Association,la poétesse
JACQUELINE CAHEN-SERGENT
The President of the Association POLYPHONIX
Jean-Jacques Lebel and the executive committee composed
by Bernard Heidsieck, Julien Blaine, Arnaud Labelle-Rojoux and Tibor Papp,
sorrowfully announce the death of the Deputy President of the Association, the poetess
JACQUELINE CAHEN-SERGENT
Il Presidente dell'Associazione POLYPHONIX
Jean-Jacques Lebel e il comitato esecutivo composto da Bernard Heidsieck, Julien Blaine, Arnaud Labelle-Rojoux e Tibor Papp
annunciano con dolore la morte della Vice Presidente dell'Associazione, la poetessa.
JACQUELINE CAHEN-SERGENT



«... OTTOMAN REPS COURT-CIRCUIT... »
En hommage à Jacqueline CAHEN-SERGENT
Jaqueline Cahen
A fish she was...
More than that....
an ocean
with an indefinite
number of little fishes.
How many little fishes
did she spit out?
With salt on her tongue.
Just like that.
presents
For free.
Beetles
Beautiful colourful beetles
will nestle with her
From now on, trees, bushes and flowers
will flourish in her ashes.
Birds will be eating
the seeds to their hearts content
and will disseminate them.
She will always be
part of the universe.
Our universe.
Poisson, elle était...
Et encore plus...
un océan
avec une quantité infinie
de petits poissons.
Combien de petits poissons
n'a-t-elle pas crachés?
Avec du sel sur la langue.
Tout simplement.
Petits cadeaux
pour rien.
Des coccinelles
de jolies coccinelles colorées
feront leur nid avec elle.
Désormais, des arbres, des arbustes, des
fleurs fleuriront sur ses cendres.
Les oiseaux se gorgeront
de leurs graines
et les dissémineront.
Ainsi elle fera toujours
partie de l'univers.
Notre univers.

Dedicated to: Jean-Pierre, Paul and Guillaume Sergent. 30.1.2009 Amsterdam Merapi Obermayer



Pour Jacqueline, n'est-ce pas.
Lorsque j'ai raccroché le téléphone après une brève conversation avec Jean-Jacques, qui m'apprenait la nouvelle tant redoutée, profondément bouleversée, mon premier geste fut de saisir sur un rayonnage de la bibliothèque un petit rouleau au papier jauni. Je n'ai pas eu besoin de le chercher, car malgré les déménagements, il a toujours occupé une place privilégiée parmi les milliers d'ouvrages. Le titre "Roulé-glissé" , manuscrit est suivi d'une dédicace et de l'indication : "Tarascon - Pleine lune - 5/8/90".
Nous avions participé au même festival. Jacqueline avait lu un très beau texte, tapé à la machine sur un petit rouleau, comme ceux qui servent à imprimer les tickets de caisse. Elle le manipulait avec délicatesse, alternant le déroulement et les retours en arrière. Les courtes strophes s'enchaînaient créant une atmosphère à la fois sensuelle et méditative. Nous avions tant aimé sa lecture avec Louis, que Jacqueline nous en fit cadeau.
Je l'ai donc déroulé et relu avec une très vive émotion, m'attardant sur la fin du poème :

flux
reflux
avantage

la mort
toujours
mon amour

mais Jacqueline avait ajouté à la main, comme à la dernière minute avant d'entrer en scène, une autre phrase : "n'est-ce pas", sans point d'interrogation, une phrase qui ressemblait plutôt à une affirmation.
Après la soirée Polyphonix qui s'est déroulée en mars 2008 à l'abbaye d'Ardenne, dont Jacqueline fut si heureuse, elle nous a offert et dédicacé son recueil "L'immédiat labile" réalisé avec la complicité de Jean-Jacques. De nouveau séduite par la qualité de ses textes, sa perception si fine des paysages de Belle-Ile, son attention aiguisée aux choses apparemment insignifiantes du quotidien - il faut absolument relire "La fenêtre de mon bureau" et "Le sein des femmes" - je lui adressai un message quelques jours plus tard, lui reprochant sa trop grande discrétion et de ne pas apparaître assez souvent en tant que poète à nos côtés. Elle me répondit le 4 avril, disant notamment :
"Je sais ma réticence - paresse ou ? - à - à je ne sais quoi d'ailleurs. Mais je sais en tout cas que Polyphonix m'a servie de paravent prétexte à faire autre chose que d'apparaître comme poète. Je ne le regrette pas car j'ai aimé faire vivre un groupe-réseau. Faire savoir que la poésie contemporaine était autre chose que "le club des poètes" ... et vivre un peu avec vous - poètes que j'admire".
Le poème "Roulé-glissé" figure dans "L'immédiat labile", sous un autre titre, "Glissements". Il est en tout point identique à celui du rouleau, sauf la strophe finale, dont le premier vers a disparu, l'ajout manuscrit d'alors conclut le poème :

toujours
mon amour

n'est-ce pas

Oui, c'est "la mort" qui fut gommée par Jacqueline, avec pudeur, avec humilité comme elle a su nous quitter, dans le murmure d'un texte d'amour un peu mélancolique, bien sûr, telle sa poésie douce et intimiste, sans éclats de voix. Face à l'évidence, elle nous lègue cette image forte.

Durant des décennies, Jacqueline a organisé, composé des soirées, se donnant avec générosité et un talent sans égal, dès qu'il s'agissait de mettre en valeur chacune des voix, aussi diverses soient-elles. Elle détenait le secret des alliages poétiques. Maintenant que "L'immédiat labile" s'est figé en éternité, c'est à nous qu'il incombe de faire vivre sa poésie, avec amour et reconnaissance, n'est-ce pas.

Michèle Métail


Jacqueline
Il y a précisément trente et un ans, Jacqueline est venue me trouver en cours d'un Workshop que j'animais boulevard Raspail, à l'American Center, autour d'un thème énoncé par Roman Jakobson dans les termes suivants : « L'objet de la poétique, c'est, avant tout, de répondre à la question : Qu'est-ce qui fait d'un message verbal une œuvre d'art ? » En guise de réponse, elle me remit un poème et nous sommes aussitôt devenus des amis pour toujours. Polyphonix démarra l'année suivante, en 1979, et Jacqueline en devint rapidement la co-organisatrice, la cheville ouvrière ou plutôt, comme elle le disait, « La Reine d'Angleterre ». Nous avons mis au point ensemble une façon de composer nos soirées et nos festivals internationaux comme on compose un tableau,un mixage ou un collage à partir d'éléments disparates, contradictoires mais en fin de compte complémentaires. Avec elle, grâce à elle, ce fut trente ans d'aventures de folles intensités confrontant allégrement tous les modes d'expression (poésie, musique, performance, vidéo, arts, plastiques...) dont l'histoire, délibérement subversive au regard de la culture dominante, reste à écrire : plus de trente fois au Centre Pompidou (surtout aux époques de Blaise Gautier et de Dominique Païni), trois à Caen (à la Citadelle, à l'Hippodrome et à l'Abbaye d'Ardenne), à Florence, à Créteil, à Sartrouville, au Printemps de Bourges, à New York (au MoMa), à San Fransisco (à l'Art Institute), à Budapest (trois fois) et à Szeged, à Quebec City, à Naples, à Rome, à Parme, à Milan (quatre fois dont deux avec Gianni Sassi), en Avignon, à Liège, à Bruxelles, à Equeurdrenville, à Cétinié (Montenegro), à l'Hôpital psychiatrique de La Verrière (deux fois), à Tourcoing (au Fresnoy deux fois), au Luxembourg, à Ivry-sur-Seine,en bien d'autres lieux et villes encore et maintenant, pour boucler la boucle, au Père Lachaise. C'est sa détermination et sa ténacité qui ont mené à bien l'Anthologie Illustrée de Polyphonix, nantie d'un CD, publiée en 2002 par le Centre Pompidou et les éditions Léo Scheer. Irremplaçable et délicieuse, la poétesse Jacqueline Cahen-Sergent, auteur de l'Immédiat labile a magnifiquement répondu à Roman Jakobson non seulement par ses textes fulgurants ciselés mais, de surcroît, en vivant sa vie comme une œuvre d'une qualité et d'une tendresse rares.
VIVE NOTRE REINE D'ANGLETERRE !
Jean-Jacques Lebel



Jacqueline Cahen
Au conformisme soutenu,
aux minauderies poupounes
aux poncifs sucrés
aux mirilitonnades larmoyantes
aux futilités en vers nunuches
aux panades flachouilles pour nourrissons des muses
aux rimailleries conventionnelles
aux clopinettes pour jeux floraux
aux simagrées prout prout
à l'académisme gommeux
et autres galimatias pontifiants

toujours - sa vie durant ! - Jacqueline Cahen aura préféré

le vernaculaire guilleret et les litanies en borborygmes savants,
le sabir lanlaire et le babil au sommet de son art,
le tartignole cinq étoiles et le grand souffle pygmée,
le cadencé à fond la caisse et le bigorne à califourchon

sans oublier le tagada symphonique orchestra !

Ce pourquoi nous, ses amis de Polyphonix,
où qu'elle soit, nous pourrons continuer de communiquer avec elle,
dans l'éternité poétique !
Jean-Pierre Verheggen



Jacqueline est poète
Jacqueline est poète. Chacun le sait, car chacun l'a lue et l'a entendu elle-même lire ses poèmes. Comme tous les grands poètes, elle offre sa parole à tous les présents que nous sommes ici rassemblés, ses contemporains ; mais sa parole sera aussi présente à ceux qui viendront après nous ; elle est déjà présente à l'avenir.
Mais plus encore que poète par sa parole, ce qui est exceptionnel chez elle, et cela seuls les très grands y parviennent, elle habite le monde en poète, comme Hölderlin recommande aux homme d'habiter pour être purement humains.
Je pense que tous ici connaissent comme moi, cette extraordinaire manière de Jacqueline de transformer l'espace dès qu'elle l'occupe. C'est comme si le monde devenait en sa présence plus vaste, plus léger, plus libre. C'est peu dire que Jacqueline est libre, elle est la liberté même. Et dieu sait pourtant qu'elle s'est cognée, plus que beaucoup d'autres, à la dureté du monde, aux entraves et aux chaînes de l'injustice et du mépris. Le malheur elle s'y confronte et le combat de toutes ses forces, mais sans plainte, sans envie, sans ressentiment, car elle a en horreur les passions tristes. Ce qu'elle aime et offre en partage à tous ceux qu'elle aime, c'est la joie et la jouissance de vie, ce qui hausse et élargit, ce qui naît, se meut et danse.
Le plus prodigieux et le plus énigmatique chez Jacqueline c'est ce don de vie, cette surabondance de vie qu'elle prodigue à pleine brassée. Ce qui m'a toujours émerveillé chez elle, et je pense que tous le ressentent comme moi, c'est la santé qui se dégage d'elle, et cela en dépit de la maladie qui la harcèle. Sa force vitale vainc ce qui attaque son corps. Dès qu'on la voit, qu'on la revoit, même quand le mal se fait plus cruel, son sourire, son maintien, sa lumière imposent l'évidence. Elle est de ces personnes dont Nietzsche déclare qu'ils ont, qu'ils sont, malgré les aléas de leurs affections et de leur maux divers, la grande santé.
Jacqueline est belle, belle comme la vie. Avec elle aujourd'hui encore, nous pouvons jubiler : Vive !
Jean-Paul Dollé